LES AGRICULTURES DU MONDE

Vaincre la faim, nourrir 9 milliards d’habitants



Février 2016

La moitié de la population du monde vit à la campagne et ce sont les ruraux qui comptent la plus grande partie des malnutris.

Nous vous proposons, après une présentation de la situation alimentaire et des agricultures du monde, d’analyser le processus d’appauvrissement des paysans. L’agriculture peut-elle nourrir 9 milliards d’habitants, avec quels territoires, quels moyens, quelles adaptations techniques et environnementales quelles conséquences pour l’emploi, quelle organisation économique au sud. Quelles conséquences au nord ?




Cette présentation est issue de la réflexion d’un groupe de travail, Agri-monde, créé en 2003 au sein de l’association Interactif (1). Nous avons bâti ce support de conférences à partir des publications de Marcel MAZOYER et Laurence ROUDART (Histoire des agricultures du monde-Editions du Seuil…) Ce support a été enrichi par des apports successifs issus de nombreuses publications et récemment celle de Marion GUILLOU et Gérard MATHERON (9 milliards d’hommes à nourrir-Editions François Bourin). Fin 2015 nous avons bénéficié d’une participation de Marcel Mazoyer à notre groupe.

Ce sujet est traité en 7 points :

⦁ Le scandale de la faim

Dans le monde 1 personne sur 9 souffre de la faim (795 millions selon la FAO en 2015). C’est en Asie que nous trouvons la plus grande partie des plus malnutris (64%), mais c’est en Afrique sub-saharienne que la proportion est la plus importante avec près d’un quart de la population concernée. Pour certains pays cette proportion est proche de 50%. Environ 3 milliards de pauvres disposent de moins de 2 € par jour et 2 milliards souffrent de maladies invalidantes liées à des carences en fer iode ou vitamines et plus d’un milliard n’ont pas accès à l’eau potable…Selon la Banque Mondiale 800 millions de personnes disposent de moins de 1.25 $ par jour.

Depuis 40 ans, le nombre de sous-alimentés a peu diminué. Dans cette période, la population de monde a pratiquement doublé ce qui se traduit par une diminution de la proportion des malnutris (26 % de la population en 1970, 11 % en 2015).

Enfin près des 70% appartiennent à des familles paysannes (ils représentent 39 % de la population totale) principalement des petits agriculteurs ou des ouvriers agricoles…

⦁ Les Agricultures du monde

La description des agricultures du monde est basée sur les 3 types d’agriculture décrits par Marcel MAZOYER et Laurence ROUDART.

⦁ La révolution agricole dans les pays développés.

Elle concerne peu d’actifs agricoles (environ 15 millions) mais elle a connu au cours de ces 60 dernières années des gains de productivité très importants. En céréales celle-ci a été multipliée par plus de 100 grâce à des moyens nouveaux : fertilisation, sélection, protection des cultures et mécanisation.

Depuis la seconde guerre les rendements ont été multipliés par 5 et les prix divisés par 4 à 6 selon les années. La part du budget des ménages français destinée à l’alimentation a été divisée par 2 en 50 ans et représente actuellement 13 à 14% de celui-ci. La mécanisation a permis de multiplier par 20 ou 30 la surface travaillée par actif. En productions animales la productivité a également beaucoup progressé. Ces progrès ont entraîné une forte diminution des actifs et des exploitations agricoles.

Ainsi, en France, en un siècle 90 % de celles-ci n’existent plus allant, sous l’effet de la mécanisation, agrandir d’autres exploitations. En 2010 (source Agreste) on compte 490 000 exploitations agricoles. En céréales la production par actif peut atteindre 2000 tonnes par an

⦁ La révolution verte.

Les agriculteurs utilisent aussi des plantes sélectionnées, des engrais et des produits de traitement mais ne sont pas ou très peu mécanisés. C’est dans cette catégorie que l’on trouve le plus grand nombre d’actifs (près de 800 millions). La majorité de ceux-ci travaillent à la main (0.4 à 1 hectare) ou en culture attelée (jusqu’à 5 ha par travailleur). Leur productivité par ha est proche de la catégorie précédente mais la productivité par travailleur est nettement plus faible et souvent comprise entre 10 et 50 tonnes en céréales.

⦁ Les agricultures orphelines.

Elles concernent 1/3 des agriculteurs soit près de 500 millions d’actifs. Elle couvre de vastes régions d’Afrique, d’Asie voire d’Amérique Latine où des agriculteurs n’ont pas pu avoir accès au progrès, faute de moyens, situés dans des régions arides ou cultivant des plantes ou élevant des animaux ayant peu fait l’objet de recherches (Mil, manioc, patate douce… zébu, yack, dromadaire…). Par ex. : le rendement mondial moyen du mil se situerait autour de 8 quintaux/ha.

Ces agriculteurs travaillent à la main, cultivent 1 ha et produisent 1 à 2 tonnes par travailleur.

En conclusion ces trois types d’agricultures sont fondamentalement différents par leurs moyens de production. Sur 1,31 milliard d’actifs agricoles, près de 1 milliard travaillent à la main puisque l’on compte à peine 30 millions de tracteurs et environ 300 à 400 millions d’animaux de trait. Cette différence de moyens induit des écarts de productivité énormes. Or dans un marché mondialisé les prix de marché sont les mêmes pour tous alors que certains actifs produisent jusqu'à 2000 fois plus que d’autres. Les moins productifs n’arrivent même pas à produire en quantité suffisante pour nourrir leur famille ou dégager un revenu.

⦁ Le processus d’appauvrissement

Après 1945 les pays développés ont conduit des politiques de développement agricole avec des prix soutenus et une modernisation des exploitations agricoles faisant appel à la mécanisation et à la recherche publique et privée pour accroître les facteurs de production (génétique, engrais protection). Cette augmentation de la productivité s’est accompagnée d’une baisse des prix compensée par les gains de productivité puis par les politiques de soutien.

Dans les années 70 la libéralisation de la circulation des capitaux et des marchandises a permis l’émergence d’une agriculture capitalistique sur de grandes surfaces avec une main d’œuvre bon marché (ex. Brésil…).

La libéralisation des politiques agricoles et des échanges internationaux (négociations du GATT puis des accords de l’OMC en 1994) ont permis à des investisseurs de profiter de cette libéralisation pour créer de grands domaines dans les pays où la terre et la main d’œuvre sont bon marché.

Les émeutes de la faim en 2007-2008, dues à l’augmentation des prix agricoles, ont incité certains pays à assurer leur sécurité alimentaire (ex. Chine…) et des investisseurs à tirer profit de cette situation. Ceci se traduit par un accaparement des terres en Afrique notamment.

La baisse des prix mondiaux liée à l’augmentation de la productivité de l’agriculture mécanisée est accentuée par le développement de grands domaines dans les pays à bas coûts de main d’œuvre. Dans le même temps de nombreux pays sont restés à l’écart de la révolution verte (cf. agricultures orphelines). En période de prix bas ces grands domaines sont les seuls à pouvoir produire au cours mondial et viennent d’abord concurrencer les agricultures familiales du sud mais aussi les agricultures familiales du nord. Celles-ci disposent de politique de soutien (PAC, Farm Bill…) mais les agricultures du sud n’ont pas cette protection et subissent la concurrence de ce marché mondial qui ne concerne que 10 à 15% de la production agricole.

Depuis la guerre les prix mondiaux des céréales, ont été divisés par cinq. Ils entrainent l’appauvrissement des plus démunis, la malnutrition, l’exode rural (50 millions d’actifs quittent la terre chaque année) et même l’immigration pour raisons économiques lorsque ces agriculteurs n’ont plus rien à perdre.



⦁ L’accaparement des terres

Il constitue en lui-même un sujet de réflexion. Il est seulement évoqué dans cet exposé pour en rappeler l’importance. 50 à 80 millions d’ha sont concernés (4 à 5 % des terres cultivables) par des accapareurs aussi divers que des états pour renforcer leur sécurité alimentaire ou des investisseurs privés pour des cultures destinées au marché ou à la production d’agro-carburants. Cet accaparement se traduit sans doute par une augmentation de la production agricole, mais n’est pas sans conséquences pour les populations agricoles locales et l’environnement.

⦁ Nourrir 9 milliards d’habitants en 2050

Depuis 1950 la population mondiale a été multipliée par 3 et la production agricole par 3.5 C’est un effort de productivité presque aussi considérable à accomplir puisqu’il faudrait doubler la production agricole des années 2000 pour nourrir correctement 9 milliards d’habitants en 2050.

Si dans de nombreux pays ou régions il est possible d’augmenter fortement la production agricole, dans d’autres pays des progrès importants ont déjà été réalisés et la marge est plus faible. D’autre part il faudra tenir compte des contraintes environnementales. Cet accroissement des disponibilités alimentaires se fera par l’accroissement des rendements mais aussi par une augmentation des surfaces cultivées dans les pays ou régions où des terres peuvent être mises en cultures : Amérique Latine (Brésil, Argentine, Colombie, Bolivie...), Afrique (Congo, Soudan, Angola…), Pays de l’ex URSS

L’étude INRA-CIRAD apporte un éclairage intéressant dans la mesure où elle allie :

⦁ Une réduction des pertes (gaspillages au nord, pertes lors du transport et du stockage au sud), celles-ci sont évaluées actuellement à environ 30 % de la production.

⦁ La prise en compte de l’environnement par une maîtrise des facteurs de production et une réduction de l’utilisation des produits de traitement.

⦁ Le changement de comportement alimentaire pour les populations développées avec une réduction de moitié des aliments d’origine animale.

Ces propositions visent une disponibilité alimentaire de 3000 kcal par personne et par jour dans toutes les zones. Cet objectif est atteint par une augmentation des surfaces cultivées de 580 millions d’ha (essentiellement au détriment des pâtures) et une augmentation des rendements, faible dans les pays de l’OCDE et en Asie, beaucoup plus forte en Amérique latine et en Afrique sub-saharienne.

⦁ Emploi et organisation économique ?

L’O.I.T. estime qu’il manque 900 millions d’emplois dans le monde. Henri ROUILLE D’ORFEUIL (Académie d’Agriculture) estime qu’il faut créer près de 2 milliards d’emplois pour absorber, d’ici 2050, l’augmentation de la population et l’exode rural potentiel. Avec 60% de l’emploi en zone rurale en Afrique et en Asie (contre 3% chez nous) le maintien de l’emploi dans une agriculture familiale est souhaitable.

Il faut donc mettre en place, pour chaque pays ou chaque ensemble régional de pays, une politique de souveraineté alimentaire visant à couvrir le maximum de besoins. Cela nécessite des budgets de formation, de recherche et d’investissement pour permettre aux agriculteurs de se nourrir, d’augmenter la production agricole et donner à ceux qui le souhaitent le choix de rester au pays.

Investir et produire en sécurité n’est possible qu’avec une garantie de prix. Seule la sécurité économique permettra aux paysans d’augmenter leur production. On ne peut pas mettre en concurrence, dans un marché mondial, des agriculteurs ayant une productivité par travailleur allant de 1 à plus de 1000. D’autre part les fluctuations du marché sont catastrophiques pour les producteurs défavorisés.

Pour illustrer l’intérêt d’une garantie de prix intérieurs nous avons pris deux exemples : la politique agricole commune en Europe de 1962 à 1992 et les accords de libre échange Nord-Américain au Mexique

La Politique Agricole Commune, en établissant une protection douanière et une politique de prix minimum interne (soutenue par des prix d’intervention), a permis un prix suffisant pour les producteurs et raisonnable pour les consommateurs. Cette sécurité par les prix à permis aux paysans européens de se développer et à l’Europe déficitaire de devenir exportatrice nette pour de nombreux produits agricoles.

Dans les années 80 le Mexique était autosuffisant en maïs, la production étant assurée par de nombreux petits producteurs. En 1994 les accords de l’ALENA ont ouvert la frontière mexicaine au mais américain (subventionné). Le prix du maïs a baissé au Mexique mais entre 1994 et 2004 environ 1.3 millions de producteurs de maïs ont du abandonner leur métier. Aujourd’hui le Mexique importe près de la moitié du maïs consommé, un maïs dont le prix a doublé depuis 2004 (production d’éthanol aux Etats –Unis, augmentation du prix des céréales) entrainant un prix de la tortilla insupportable pour les pauvres.

Il faut donc une volonté politique pour donner aux paysans les moyens de rester à la terre et d’augmenter leur production cela passe donc par des protections douanières qui peuvent être régionales. C’est le contraire de la politique qui a été menée par l’OMC.

⦁ Conclusion

Résoudre le problème de la faim, développer l’agriculture vivrière, tendre vers la souveraineté alimentaire ne peuvent être atteints sans une prise de conscience au nord comme au sud. Le libéralisme économique débridé (exemple du maïs mexicain) est néfaste pour les producteurs. Par ailleurs l’industrialisation de l’agriculture (latifundistes, accaparement des terres…) priverait de travail des centaines de millions de paysans dans un monde miné par le chômage.

La malnutrition actuelle, l’augmentation démographique prévisible et l’évolution des ressources énergétiques mondiales nécessitent une augmentation de la production agricole, une diminution des pertes et du gaspillage d’aliments, des changements profonds de comportement alimentaire.

Cette augmentation de la production agricole doit être durable en ce qui concerne l’utilisation des engrais, les produits de traitements, les rotations et entretien organique des sols si l’on veut tenir compte des contraintes environnementales. L’agriculture biologique, séduisante pour ses aspects environnementaux, ne permet pas de nourrir le monde et ne peut pas constituer une solution généralisable, l’agriculture agro-écologique peut mieux assurer ce compromis.

Nous devons, nous au nord, prendre notre part en réduisant les gaspillages, revoir notre consommation de protéines d’origine animale et accepter de payer les produits importés (café, thé, bananes, cacao, coton…) à un prix qui permette aux paysans du sud de vivre de leur production. En cela le commerce équitable constitue un modèle intéressant.

De leur coté les pays du sud doivent mettre en place des politiques agricoles qui aillent vers la souveraineté alimentaire en aidant l’agriculture à se développer (prix, formation, investissements dans le stockage et le transport, financement, protection du foncier notamment en Afrique (en sécurisant le droit coutumier…).

Enfin au niveau international il faut organiser la production agricole et les échanges par grandes zones économiques, en créant des marchés régionaux, protégés par des droits de douane, permettant des prix intérieurs suffisants pour assurer aux producteurs la sécurité financière. C’est le modèle européen mis en place des années 1960 à 1992 qui a permis le développement de l’agriculture européenne grâce aux prix d’intervention et à la protection douanière.


Cette organisation des marchés par grande zone économique homogène et l’investissement en formation, recherche, moyens de production et stockage sont des objectifs prioritaires pour les pays en voie de développement.

La progression du nombre de pauvres diminue le marché potentiel des pays industrialisés. A l’inverse l’augmentation du pouvoir d’achat des pauvres augmente les échanges et la croissance économique..

Sans négliger l’aide d’urgence et le soutien des actions de développement, il faut par les prix agricoles redonner du pouvoir d’achat à prés de la moitié de l’humanité. Le commerce équitable va dans ce sens et constitue une amorce de solution. Plus de pouvoir d’achat pour les paysans pauvres c’est : réduire la faim, diminuer l’exode vers les bidonvilles et l’immigration clandestine, augmenter la croissance économique locale et mondiale…


Claude PLAI
Vice Président d’INTERACTIF
Tel : 02 31 92 21 99
Mail : cmplai@sfr.fr



(1) INTERACTIF : Association d’agronomes retraités, bénévoles, dans un esprit de solidarité mondiale.
Siège Social : 3, rue Joseph et Marie Hackim – 75116 PARIS - Tél. : 01 44 31 10 48
Site Internet : www.interactif-agriculture.org (onglet : Agri-monde, page : Les agricultures du monde)

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